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[ De Philippe Crubézy vient de paraître
aux Editions de l'amandier
]

"poèmes de l'Est pour tout le monde"
est jalonné d'un reportage
photographique réalisé
par
Nathalie Crubézy

Poèmes de l'Est pour tout le monde de Philippe Crubézy
lus par Jean-Louis Ruffel

à Lire, actuellement 157 disponibles :

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et à écouter :

Poème N° 151 [ Ecouter fichier MP3 ].

Rien
une goutte
étirée par la vitesse
le poids de ce rien

l’air déplacé
siffle à peine
avant de chiffonner
la joue de l’enfant
le caillou brûlant
l’étang derrière la ferme

rien
un déplacement

une syllabe dans l’air qui tombe.

Poème N° 150 [ Ecouter fichier MP3 ]

Tu t’endors croyant à la fiction du repos
pour que la vie s’achève au moins le temps d’un rêve
le corps nu, dépossédé de tout et soulagé
tu redeviens l’insecte oublié sous la neige
le cerisier d’automne aux branches vulnérables
tu occupes tout le sommeil, il est ta colonie
rumeurs d’extase ou cris d’agonie, rien ne dérange ton indifférence
et les saisons peuvent bien passer ou revenir
l’été avoir la saveur de l’hiver, l’univers préparer son naufrage
toi, tu es là, catatonique et mou
baladin du monde des sépulcres
rassuré de l’inexistence de Dieu

Lourd, lent et léger
volatil et condensé

Cigale et ourse blanche

Poème N° 149 [ Ecouter fichier MP3 ]

Un démon a frotté l’âme du violon
d’un bouquet de chiendent et d’orties
et le violon voudrait mourir en copeaux, en raclures grasses

Lui qui pensait épeler les étoiles
il dit
j’ai failli, je dois m’accorder au caniveau
laissez-moi à la clandestinité des tripots
à faire danser les truies et reluire mon archet dans la bière
quand suffisamment le jour sera revenu
identique et blême
j’irai mourir, rejoindre le bonheur dans la cendre

Regardez ! les continents dérivent dans notre sommeil
l’eau monte, le meurtre achète tous les bateaux
et le Titanic n’en a pas fini avec sa musique à la renverse
accord, désaccord, impatience et renoncement
mes cordes m’ont lâché, mon bois n’est plus précieux, mon âme est une ortie
donnez-moi une dernière fois la bouche d’une femme
et je m’en vais, je fuis, je fais place nette

Mais avant je veux bien qu’on fasse de moi une pagaie d’enfant
qu’au moins j’aide à repêcher quelques naufragés méritants…

Un démon a frotté l’âme du violon
d’un bouquet de chiendent et d’orties.

Poème N° 148 [ Ecouter fichier MP3 ]

Une pièce de puzzle perdue sur le pavé
c’est une chanson abandonnée, une lettre d’amour déchirée
le fragment d’une longue histoire
et personne à l’horizon pour nous raconter son mystère…

Ce papier gras tombé de quelque poche divine
c’est Lazare Ponticelli une dernière fois oublié.

Poème N° 147 [ Ecouter fichier MP3 ]

A saisir
la chance d’une vie, la surprise du réveil, le recommencement dans l’ovale du raisin, le cylindre de blé derrière la moissonneuse, le déjeuner des enfants, le subtil de la sève, la femme qui court après le bus, l’hypothèse du nuage, le reflet de la silhouette et l’ombre de la cascade
A saisir
la main de la femme sur la nappe, le bonheur promis
A saisir
le son de la clarinette, le rire de la femme, la courbe du verre comme celle de ses hanches, le dandy qui s’allume une clope, l’éclair de la flamme, la syncope de la cymbale, le rêve des gosses et la timidité vaincue
A saisir
l’écriture, le chant, la course jaune de l’été, un prénom qui revient
A saisir
le carmin de la chair, la femme infidèle
A saisir peut-être
la vitesse du couteau, la forme du cauchemar, le pourquoi du temps passé et tout ce qui ne se voit pas
A saisir aussi
le tourbillon des mouettes, l’ultramarine accoucheuse d’écume, la part manquante, la part jumelle, le cheval égaré à mourir sur la grève, le sanglot
la vie multiforme, la mort imbécile et son fleuve tenace.

Poème N° 146 [ Ecouter fichier MP3 ]

Vers toi tous les jours
suivant la rondeur de la terre et de tes seins
je voudrais naviguer à la faveur de la nuit
fils de la constellation
du voyageur et du chien assis

Il pleut sur la ville ou l’océan

Je suis vieux de trop d’attente
entravé d’amarres et de raisons
mon temps a épuisé tous les sables
maintenant il serait l’heure d’appareiller
de profiter du moindre vent offert

Il pleut sur la ville ou l’océan

A mon bord il n’y aurait pas d’équipage, ni vigie ni gabier
je serais capitaine et forçat
ou nageur indien s’il le faut au fil de la houle
refusant les courants contraires
je remonterais vers toi, belle aumônière

Il pleut sur la ville ou l’océan

J’épouserais la rondeur de tes seins
les terres à découvrir jusqu’à demain
depuis l’océan qui tous les jours m’appelle
depuis la ville qui tous les jours me retient
et la pluie ne balaierait plus jamais mes illusions.

Poème N° 145 [ Ecouter fichier MP3 ]

Un homme dort aux champs
il rêve d’immobilité, d’oubli définitif
ses chaussures et ses pieds se confondent
sueurs, larmes sèches, ralenti cardiaque

Les champs et leur houle durcie sont une auberge
ou les boulevards qui cicatrisent au soleil
qu’importe ! l’homme oscille dans son anorak et marmonne
la perte de l’herbe fauchée et du regain

Il est la part maudite du ciel, son remord de tous les jours
quatre saisons à la tangente des horizons

On a évidé l’homme qui dérive sous les figuiers d’été
on a fait de lui une pirogue sans rameur
pas de berge où accoster, les singes se moquent, les femmes s’absentent

Le ciel aussi semble abandonné à côté de l’arbre
le ciel contient l’homme, l’homme le ciel
et tout dessine la même image vide de sens et d’espoir.

Poème N° 144 [ Ecouter fichier MP3 ]

Chanson de la ville
chanson des rues, oiseau des villes
chanson de la Seine à chaque pont
Pont au change, Pont au double, Petit-pont
oiseau de Boulogne et de Vincennes
chanson des squares
à pieds, à regarder passer les femmes, chanson

Chanson d’une énigme, chanson sans parole
avec pour musique les jambes qui balancent
oiseau sur l’épaule, frissonnant
fiction de la rue, fiction de Paris
chanson du désir en traversant le pont
Pont à la nuque, Pont au dos, Pont aux fesses
l’horizon devient vertical et toujours irrattrapable

Chanson perdue
oiseau sans boussole ni voix
l’image s’envole, impasse et passage
pont métallique pieds dans l’eau
on éternue seul dans le courant d’air
chanson mirage, oiseau bédouin
elles trainent loin leurs reflets
les femmes qui sculptent des volumes à la ville.

Poème N° 143 [ Ecouter fichier MP3 ]

Le monde visible est punaisé sous le scialytique
le monde invisible s’épuise

L’air se fait rare, l’eau manque
la vie se cache et dérobe ses images
un insecte à deviner derrière un gravier, peut-être et quoi d’autre ?
Un reflet sur une plaque de neige fondante
le son de sa respiration comme dernier repère
et jusqu’aux nuages qui semblent douter d’eux-mêmes

Tout ralentit sur le chemin trop escarpé
c’est un pont de singe maintenant
le vide en bandoulière, l’effroi de la chute
le promeneur tire la langue et si son sac le tient courbé
l’espoir le redresse comme le nom de ses enfants

Le pont oscille au rythme de la mort des roses
l’arpenteur cherche les dunes qui ne sont jamais à la même place ni les femmes
il est exténué, vieux naïf triste et confiant
il cherche la montreuse d’ours, la magicienne, la donneuse d’oubli
à qui il donnera le baiser du pèlerin
un billet de dix euros plus une lampée de sa gourde
pour assister au spectacle incroyable
de l’infra monde qui crachote un sang blême à chaque aurore.

Poème N° 142 [ Ecouter fichier MP3 ]

Les corps accolés dans une géométrie tiède
les serpents qui s’accouplent, les aimants à la colle
depuis le temps que dure le temps
dans la nuit bordée d’oiseaux
toutes fenêtres ouvertes aux odeurs de seringas
les corps accolés bercés de la rumeur d’eux-mêmes, murmurent…

Partout l’humus, partout l’humide, la marée qui n’en finit pas de revenir
la marée qui creuse le ventre des femmes et les falaises
la marée avec pour raison la miséricorde des sacrifices
partout l’humus, les mots pour prolonger la vie
toutes fenêtres ouvertes sous un vent de pluie
malgré la mort et son sourire de dentellière timide…

Corps échoués débordant de rage et de douleur
corps à l’encan qui gémissent parmi les épaves flottées
désespoir des multiplications, des fornications, eaux-fortes des cauchemars
c’est la terreur du vide qui brûle et obsède
avant de mourir je veux voir mon fils faucher la prairie
l’eau monte et mouille mes narines, sauve-moi !

Infini rebond
éclosion jumelle
de la fleur et du chemin qui y mène.

Poème N° 141 [ Ecouter fichier MP3 ]

Attendre la tombée de la flèche
devenue invisible dans sa vitesse
le vol d’un chagrin libéré d’entre deux molécules

Attendre la plénitude du champ de blé
et que se reforme la phalange des nuages
les ombres qui couraient sur la vie enfuie

Attendre hier, espérer, croire à la contradiction
tête et regard droits, mains dans les poches sur le boulevard circulaire
à Paris où se fredonne une chanson marine

Attendre tout ce qu’on a oublié en chemin
les fleurs semées et les enfants perdus
les terrains vagues et les vagues promesses.

Poème N° 140 [ Ecouter fichier MP3 ]

Déjà, ça se prépare à exister
comme le flux et le reflux indissociables
ou dans la jeune pousse la feuille morte
déjà, ça se prépare à passer

Il y a une sensation, un avant-goût, une promesse
rien encore
l’énergie de la terre dans un dé à coudre et le vent de la Bible
dans un regard
rien encore

Le rocher se dérobe sous le fleuve et dans l’imminence du vacarme
c’est l’instant de la cascade
la courbe liquide qui scintille
silence fait de bouts de silences
miroir sans image, toute une vie en apnée

Ondes larges qui resserrent leurs suspens
nous sommes dans l’idée de la vibration
nous ne savons pas qu’existe l’espoir
la fertilité est à l’ordre du jour, la lumière
même si le jour n’est pas là.

Poème N° 139 [ Ecouter fichier MP3 ]

Un oiseau flou devant l’arbre
l’arbre devant la fenêtre
un enfant à la fenêtre
la mère dans ses rêves
et le père qui guette la fortune
comme son grand-oncle flibustier
à la limite des mondes connus

Un oiseau flou fait le tour de l’arbre
un marin fou fait le tour du monde
mon cœur court après le tien
je l’attrape je le perds la terre tourne
et l’arbre ne bouge qu’en ses racines
avant de devenir le bois du bateau
qui fera commerce de notre amour contre un bol d’épices

Oiseau qui file
bateau qui glisse
des écorces d’orange jonchent le trottoir et l’écume
l’enfant a soif
la mère s’endort, le bras faible
se croyant au Cap Horn, le père désorganise les nuages
pour mieux retarder la tempête.

Poème N° 138 [ Ecouter fichier MP3 ]

L’espace où rien ne vit
celui de l’oubli ou de l’indifférence
où même plus un arbre ne pousse
des fois, un chat s’y pose.

Deux falaises blêmes surplombant un canyon asséché
et comme dans les westerns
dans un silence accablant
quelques épineux qui roulent au hasard d’un souffle tiède.

Une rivière abreuvant oasis et palmiers
se désespère sous la croûte de poussière
de revoir un jour le ciel de l’Amérique
mais comme il est loin le futur, comme il est loin.

Soleil de nuit, soleil tombé, agonisant
le chat compte les siècles, dessine des bulles
il a tout conquis et croqué l’espoir
il n’y a plus rien que la nuit lentement à dissoudre.

Poème N° 137 [ Ecouter fichier MP3 ]

Le matin s’est consumé dans sa première chaleur
tu n’as pas su le retenir et qui l’aurait pu ?

Toujours cette eau qui file entre tes mains jointes
à rallier les continents, à inventer les bateaux
l’eau qui vient des yeux à tremper les chemises
et son acidité qui dilue la crasse du col…

Maintenant le rouge est mis, le rideau tiré
tu es nu, venu chasser ta douleur loin vers l’Asie
l’écoeurer d’huiles parfumées et de dialectes
ta douleur, l’oublier puisqu’on ne peut rien contre ta peine…

De ta chemise tu as fait une voile
et tu t’es laissé dériver, amarré à cette petite barque
bouchon naufragé sur une mer d’huile
bouchon de cendres au bas du bûcher
cendres de ta vie mises bout à bout
dispersées sous les doigts anonymes d’une femme
qui dessinait sur ta peau l’Alizé et le Zéphir…

Poème N° 136 [ Ecouter fichier MP3 ]

Je suis assis à côté d’un cymbaliste fou
qui ponctue ses meurtres à grands coups de cuivre
derrière lui sa femme glousse et montre ses cuisses à qui veut
trop de bruits dans cet opéra, tout claque, bombarde
personne ne se laisse tuer en silence
le sang gicle avec la force des geysers
les boucs s’échinent bruyamment
tout grince, jusqu’aux pétales des fleurs sauvages
jusqu’aux images qui débordent les cadres
jusqu’au dernier silence lui aussi devenu bavard
depuis trop longtemps
brûlent la soie et les velours

Mon amour, rendez-vous sur la falaise
face à l’Angleterre baignée dans l’aube vermeille
quelques rides blanches sur la mer, loin, tout en bas
contre quelques frissons sur ta nuque, près, tout près de moi
veux-tu respirer ces petites herbes au goût de sel ?
Cheveux légers, cœurs légers, soucis bleus tendres
quelle est la couleur des genêts ?

Il est temps de fermer le livre
Pour fuir ! là-bas, fuir !

Poème N° 135 [ Ecouter fichier MP3 ]

27 mai
la pluie sur le chemin des vamps
la mort creusait la terre et déplaçait les montagnes
la mort au printemps était déjà un architecte désinvolte
obus en sautoir et sous les balles porte bonheur
Barmadu en sifflotant télégraphiait à Sam Spade

27 mai, à cet instant
un gamin glisse sur le pavé
rue de la Concorde dans un bordel parisien
les filles font crédit à la douleur du poète
qui pleure encore l’absinthe évaporée, l’absinthe rouge
la page maculée de sperme

27 mai
la pluie décalque la robe d’une belle sur ses reins
la belle frissonne sous le ciel noir, l’enfant pleure
le poète pose la bouteille qu’il a vidé
l’absinthe est lourde, la tête lui cogne d’attendre l’été

27 mai, aujourd’hui
tout n’est que reflet et redite
la pluie cautérise toujours les pavés, les rizières
les vieux n’attendent plus rien sinon encore
la fin des guerres, le retour des enfants
et le parfum des belles comme un vol à l’étalage.

Poème N° 134 [ Ecouter fichier MP3 ]

Comme un gant
l’exposition retourne le corps affiché
la lumière accuse
la violence qui lui est faite
flots secs des rafales
charniers optimisés
et c’est l’œil qui découpe, pas le couteau

Les abats sèchent au soleil
quelques corbeaux à la fenêtre
font semblant de jouer de la mandoline

Je demande l’obscurité calme
du frère dans sa chapelle
dévoué à l’oubli et l’insignifiant
je demande la fin d’un monde
qui a chassé le hasard de son terrier
pour le prostituer sur une lande de misère

J’espère la leçon de l’aveugle
l’intimité derrière le cadenas
les huit épines de la rose et les sentinelles de la Sainte Victoire.


Poème N° 133 [ Ecouter fichier MP3 ]

Ce matin, la rue, une seconde, une odeur
mouillée, fraîche, épicée, sûre, fragile, entêtée, glissante, laborieuse, sale
dans son calme
millénaire et renouvelée
éphémère, lourde pourtant près du marché
une odeur qui se fabrique elle-même, une exclamation.

Une seconde, dans la rue, en coup de vent
une lettre oubliée sous l’oreiller de l’enfant
une odeur, une seconde, dans la rue
un coup de vent glissé sous le soleil
moins qu’une idée, l’idée d’un souffle mêlé dans la vapeur bleue des mobylettes
mécaniciens fumeurs et accroupis
anciens lanceurs de sandales, au bord des haillons toujours
théoriciens de l’équilibre et du mouvement
odeur du mouvement et moi-même en mouvement dans la rue.

Quand la terre se ratatine, le matin, dans la rue
s’empile sur elle-même
pli à pli
et que la mémoire débonde
goutte à goutte
quand je me rassemble et accélère dans l’inadvertance d’un fragment
de Saïgon / Hô Chi Minh ville.

Poème N° 132 [ Ecouter fichier MP3 ]

Je n’y suis pour personne
l’hélice de l’escalier tourne à vide et ne débouche sur aucun ciel
pas d’étoiles à compter et recompter une paille à la bouche
la tête posée au creux de la hanche d’une amoureuse
je n’y suis pour personne et ne partage plus mes heures
qu’avec moi-même ou des inexistants mutiques

Le monde se déploie autour de moi, sa fleur est belle
sans doute
la fleur du monde vante ses parfums changeants
- réglisse, vanille, opium, cordite -
et vend cher le privilège de la respirer
je n’achète rien, j’ai été volé il y a longtemps

La vis est infinie c’est sa raison et la raison est inconnue
comme tous les autres je vais offrir ma viande au marché couvert
le commis me rend la monnaie, parle de tout, parle de rien
dans un flux d’images, d’erreurs ou d’indécence
il sait d’instinct que le sang est un liquide pareil à l’or en fusion

Dévotion, damnation, croix, douleur, tourment
pas de correspondance avant Golgotha.

Poème N° 131 [ Ecouter fichier MP3 ]

L’hirondelle est plus légère que le corbeau, la roue plus ronde que
le carré, derrière les façades d’autres façades, sous les mensonges
d’autres mensonges ou des vérités, le papier se déchire puis se peint,
soir de printemps la pluie est ailleurs, claquent les pas sur le trottoir,
un homme marche mains dans les poches rêvant de soie et de
révolution, le corbeau est plus léger que le boeuf, des cris, des soupirs
qui disent comment va le monde, l’homme se perd cerné de houle et
de carbone, tout est à vif, le temps comme l’espoir, les norias ne sont
pas faites pour s’interrompre à la première tombée de lune, marque
des sabots, sable griffé, saillies des diamants, la ville est le faubourg
d’une autre ville ou son reflet dans la rivière qui la traverse, le cœur
tangue et affale les voiles, le boeuf est plus léger que le taureau,
quelque chose grince, les sons racontent les images laissant imaginer la
chute de l’histoire, mélanges indistincts des destinées, la mort est plus
noire que le taureau, l’homme à sa fenêtre s’invente des litanies
contre le tétanos de la solitude…

Poème N° 130 [ Ecouter fichier MP3 ]

Les intervalles inconnus, les moments insaisissables
l’endroit où la poussière hésite à monter encore ou descendre
l’instant où la main frôle sans vouloir

La force tragique des planètes et le paraphe des météores
là où vient se planter la peur de vieillir
dans l’écart de la plaie, de la plainte
dans la musique suspendue au doigt du chef, à l’envol de l’oiseau
dans le volet qui se ferme, la page qui se tourne

Le moment de la honte ravalée, l’envolée du verglas
juste après ou juste avant la gifle
à chaque frisson dévissant les reins, irradiant les seins
toutes ces escarbilles de silice, tous ces silences doués de magie
qui fond la vie à double et triple fond, la vie démultipliée
réverbérée sous nos yeux d’orpailleurs, d’enfants ahuris…

L’impensé, l’inabouti et le bel aujourd’hui.

Poème N° 129 [ Ecouter fichier MP3 ]

Quand le hasard s’accorde à la beauté
et quand les talus se couvrent de coquelicots
cœur noir et lèvres rouges, éphéméride de velours
la mort subit l’outrage et prépare sa vengeance

Le jour ne s’achèvera pas sans un dernier cortège
d’enfants éberlués, de pleureuses et de vieux abandonnés
par un frère, un fils
mon vieux copain de St Germain que je ne voyais plus
tous mes semblables anonymes, chassés de toute mémoire

De derrière l’horizon vient s’aventurer une brise
bondée d’émanations et de mondes inconsolés
elle vérifie l’effluve des talus, sèche calmement toutes larmes
puis dénombre l’égalité des cercueils et des fleurs.

Poème N° 128 [ Ecouter fichier MP3 ]

Deux singes s’aiment d’amour sur une branche de séquoia
sueurs acrobatiques sous les hautes frondaisons
effaré, un gros oiseau jabote dans un bruit de pelleteuse

Une hirondelle pudique pince la voyelle
et déclare sa flamme à une autre hirondelle
immobile, un monstre pachydermique s’embourbe pour oublier

Une ouvrière reluque la reine des fourmis
deux légionnaires cloportes l’emmènent hors du palais
on entend claquer la trique bien au-delà du jardin

Par bancs entiers les daurades pratiquent l’amour libre
toutes enivrées d’algues, de sel et de lumières tièdes
patient, le requin baille, le ventre chatouillé de coraux vermeils

Un pou saute sur une puce, la retrousse sans retard
la femelle minuscule peut bien se désoler de la galanterie enfuie
dans deux secondes c’est un racloir métallique qui éteindra sa plainte

Une paramécie se caresse, extase d’un cil vibratile
sans honte ni vergogne au milieu de millions semblables
dans l’espoir d’un infini dédoublement d’elle-même

Les fantômes laissent tomber leurs lourdes chaînes
soulèvent le drap éternel qui les tient captifs
et accouplent encore leurs damnations dans l’air pestilentiel…

Poème N° 127 [ Ecouter fichier MP3 ]

Les roseaux secs font un angle aigu au malheur
pétrifiés, ils attendent, inutiles, tristes et laids
quelques fois vient s’y perdre une ombre orpheline
une ombre sans corps, un sortilège peut-être, un amour mort
rien ne les mouille, rien ne les brûle
l’eau, la flamme les méprisent
jusqu’au vent qui les évite, le vent chaud du désert

Idée du chagrin et de l’abandon
territoire de misère, bidonville
ne manque plus qu’un bar délabré, une pute à deux sous
métaphore du coma, d’un état du monde sans tendresse
où le moindre baiser coûte un an de salaire
un litre de sang
où tout s’oublie ou se lave à grands coups de pleurs
où la blessure est faite pour s’infecter

Métaphore des hommes perdus
au plus profond de leur corps
sans boussole dans une forêt de roseaux secs
métaphore d’aujourd’hui, écroulement des bâtisses
quand les hommes traînent la savate au cul du futur

Nous sommes les pendus sans corde
et les créanciers nous chipotent le coût de la balle dans la nuque.

Poème N° 126 [ Ecouter fichier MP3 ]

Où te mènera ce nouveau matin dévoilé ?
Pour qui aujourd’hui la ritournelle de l’oiseau ? Pour toi ?
Tu souris du frôlement simple du vent, tendre enlacement
Irrigué de bruits électriques, d’aboiements ou de stridules
Même ton impatience se calme au chevet du jour convalescent
Immobile, au sortir d’un dernier rêve, tu choisis
Sur terre, face à la mer, de refuser tous les éblouissements
Mesurant ton exacte foulée à l’infinité de ton désir
Et plus jamais tu ne pourras souffrir. Jamais.

Poème N° 125 [ Ecouter fichier MP3 ]

J’ai connu l’avenir et je l’ai oublié

Les démembrements signalent le cœur fragile, les os sous la peau
les enfants se plaignent d’eczéma, d’araignées caressant leurs écorchures
les bouche à bouche n’embrassent que le désespoir
l’amour voyage en ambulance et négocie les feux rouges à grands coups de sirène
le corps grince, les mains pèsent au dessus de l’évier
le monde est tombé de l’arbre, l’herbe n’est pas tendre…

Vent du Nord et poussière d’eau
à s’inventer des calvaires de granit en plein Midi
Vent du Nord et poussière d’eau

Seule l’horloge comprend la mélancolie des marées
la parité du ciel, la plainte inconnue qui court entre les oliviers
ou le zeste de soleil contiguë à ma solitude
l’horloge qui cambre les falaises d’une musique distraite
qui tambourine, qui écorche, indifférente.

Poème N° 124 [ Ecouter fichier MP3 ]

 L’eau vive se moque des berges
elle ne les contourne même pas, qu’importe !
ni l’espoir ni l’amertume ne la concerne
l’eau vive de ses yeux, cette lumière du premier jour

Une femme, au premier jour
devant elle je danse comme un ours
une femme au jour le jour

Le temps pressé m’arrache la peau
le sang tache le sable, la tache est sombre
la vie se refuse, la mort se caresse, qu’importe !
la faute à ses yeux, à l’étoile, à la clôture

Une femme au jour le jour
devant elle je danse comme un ours
tous les jours le premier jour

L’eau vive fait du ruisseau un diamant
que rêvent d’offrir les enfants de la ville
à celle qui saura épargner leur douleur
d’un regard ou d’une promesse non tenue, qu’importe !

Tous les jours le premier jour
devant elle je danse comme un ours
une femme jusqu’au dernier jour

Le temps consumé monte ses volutes au ciel
lui donnant les couleurs d’une arène mexicaine
rouge, rose, jaune et noir, sol y sombra
et les cactus se prennent pour les légionnaires de Dieu

Qu’importe, si pour toujours
devant elle je danse comme un ours
qu’importe si je demeure et le matador et le taureau.

Poème N° 123 [ Ecouter fichier MP3 ]

                                                                      Les hommes en question (suite)
Les hommes troués et les hommes ressemelés
les hommes dessaoulés
les hommes dérivés, dessoudés
les hommes qu’on a dézingué, les méprisés et les distingués
les hommes claquemurés
les hommes déposés, abandonnés
comme des chiens jetés en bord d’autoroute
les hommes troués, les hommes rassemblés
les hommes empruntés
les hommes traversés
les caressés, les embrassés
les hommes écartelés sur le lit par une fille de passage
les éjaculés et les torturés
les hommes interrogés, électrocutés
les hommes sans réponse
les hommes embarqués
les hommes déboussolés, quelques fois simplement distraits
les hommes couchés, les relevés, les rêveurs
les hommes rêvés
les droitiers, les gauchers
les hommes qui écrivent avec la langue comme ceux qui baisent avec le stylo
les échevelés, les corsetés, les hommes abîmés de tant de veilles
les hommes troués et les hommes explosés
les niais, les hommes avisés, les suicidés
les hommes ankylosés, les hommes anémiés
les hommes sur le chemin de Compostelle
les hommes en question, moi.

Les hommes troués, engouffrés du vent.

Poème N° 122 [ Ecouter fichier MP3 ]

Souvenirs et mémoire de l’arbre
du temps de son face à face avec le bûcheron
de son combat perdu d’avance sous le ciel indifférent
souvenirs de la hache, de son voyage de noyé
quand les enfants regardaient passer au fil de l’eau
la longue procession des cadavres insubmersibles
à peine réchauffés d’un soleil qui s’étiolait dans des pâleurs de neige

Fil de l’eau, fil de l’épée
le fleuve est un miroir redoutable
fils tressés de la mémoire
fil de lin puis de nylon, fil de bois ou d’acier
fil d’amertume, fil inéluctable
fils et filles
le fleuve ne change jamais de sens

Narquoise, l’hirondelle
les yeux fermés
à la vitesse de l’instant
dessine le signe de l’infini.

Poème N° 121 [ Ecouter fichier MP3 ]

Qui fait ses enfants au Diable
et qui leur tatoue un dragon sur la nuque ?

Tourne la roulette
une tempête de sable déplace les châteaux
où ne règnent plus que sauterelles et maquereaux
tables de jeu
robes du soir
smokings fendus à l’omoplate
cuisses de jade, sexes d’ivoire noir
les chandelles et l’argent se disputent le reflet des glaces
les petites filles s’alignent devant le mur des fusillées
contre la promesse de grandir
avant d’enterrer l’humanité
personne ne regarde rien, la coupe n’est jamais pleine
ni les ventres

Monde dans la doublure du monde
monde jaune, flottant et souffrant de jouir
monde en spirale et sans écorce
à la pulpe d’une dent que personne n’arrache
où la nuit bordure son domaine de chiens à tête d’oiseaux

Peigne cassé, rouge tremblé
la beauté se suicide après une dernière sévillane au balcon
et la dentelle de son jupon comblée de sperme froid.

Poème N° 120 [ Ecouter fichier MP3 ]

Un tronc, deux premières branches quasi jumelles
chaque première branche invente quatre secondes branches
chacune se divisent en au moins sept troisièmes branches
et ainsi de suite jusqu’à la plus fine nervure
où coule la sève
comme à Paris coule la Seine

Forme parfaite jusque dans l’infime tremblement de l’image

Au pied de l’arbre qui ne demande rien à personne
une bêche, un râteau, la journée à son réveil
une ombre mime un nuage vaporeux, la trace d’un avion
puis d’une branche qu’on ne savait pas pleine
dans une ellipse enchantée un oiseau
rejoint l’éternité en deux coups d’ailes invisibles

C’est un frisson que dessine un trait noir, rapide et fugace.
Les chiens cessent d’aboyer
le temps que passe l’innocence.

Poème N° 119 [ Ecouter fichier MP3 ]

Je fais du jardin un recueil d’illusions
j’appelle le temps une flèche, l’arbre un soldat
la femme un mirage, l’alcool un baromètre

Le soleil s’arrange d’un va et vient incessant
des sons d’oiseaux, des bouffées d’air et d’espoir
le vent tombe et tombe avec lui la nuit

Ce n’est pas un diamant égaré
mais un caillou qui brille sous la lumière et la pluie
un éclat de terre, une étoile reflétée, le trésor d’un moment

A l’intérieur de moi mille saisons ennemies
des écuries, des ports atlantiques, des rails, des récifs
la cigarette trace une constellation éphémère

Je fais du jardin un livre à ciel ouvert
j’appelle le temps, je crains l’arbre, je casse le baromètre
chaque jour le vide s’échappe un pas plus loin !

Et la femme ?
La femme.


Poème N° 118 [ Ecouter fichier MP3 ]

Instant d’apesanteur près des herbes tièdes
soleil bas à l’horizon vers le crépuscule

Il y a la simplicité de sa silhouette
l’accord de son pas au printemps
l’espoir du bonheur et les ombres aussi sont calmes même chahutées par le vent

La panique légère de ses cheveux dessine le brouillon de mon désir


Poème N° 117 [ Ecouter fichier MP3 ]

Le bruit insupportable de ce qu’on ne veut pas entendre
et qui déchire
bien après les tympans
qui fragilise et fêle le miroir
tous ces roulements cruels, ces tambours, ces orages imposés
tôt le matin
quand on n’est pas encore redevenu l’homme que l’on est
tout ce qui, à l’aube
vous donne envie de vous mettre au lac
sac de billes au fond des poches
les monstres devenus familiers
pourtant toujours cruels
aux dents de sabre, à la salive acide
qui vous déchirent la pensée en quartiers de viande
qui vous saignent en toute indifférence…

Ce devrait être le vide
- quelque part une brume s’effiloche
laissant voir la trame du monde
l’humide battement d’un oiseau -
voilà que les sons ricochent
d’une angoisse l’autre, sans image
on ne voit rien, on ne sait rien
on aurait bien vu, on aurait bien su
seulement le tempo nous a glissé des doigts
la chanson déroule son plaisir
sans nous.
Ce devait être le vide.

Et dans le silence revenu
juste la peine vulgaire de son impuissance.

Poème N° 116 [ Ecouter fichier MP3 ]

                                                                                                                Epitaphe à A.
Les fleurs aussi éclosent et passent
les arbres s’effondrent brutalement sous la tempête ou la vieillesse
les gazelles courent dans la savane et tombent sous la griffe du lion
Il y a la marée contre le chalut, il y a l’érosion des falaises, les pluies
acides qui fracassent les forêts…
… Il y a les guerres de mille ans. La mort est brutale, toujours.
La naissance aussi et la vie même heureuse.

Mouvement ininterrompu, instinct de conservation, amour, hommes,
femmes, enfants
conservation, mouvement de la vie, terre éruptive
jours qui tournent, routines
les photos floues sont les plus belles.

Quelque part une heure sonne, coule le dernier grain de sable
un corps fatigué d’une vie de travail et de sacrifices rompt les digues
dans la nuit d’un printemps tardif un homme rédige l’ultime addition
paye cash la note de son existence
quelque chose en lui
n’est plus.
Sunday closed.

Un homme aux cheveux blancs, à la mémoire inépuisable.
Humilité et fierté mêlées aux mêmes cendres, un homme.
Un homme comme tous les hommes
insatisfait, guerrier, généreux et injuste parce que cherchant la
justice.

Ailleurs, au même instant des millions de carillons funèbres.
Litanies des absences et longs chagrins.

Ici ne reste qu’une femme fragile comme un roseau de poussière.

Poème N° 115 [ Ecouter fichier MP3 ]

Dilution des plages

Le siècle est trop court dans son costume de clown
le feu passe, s’évapore, la fille l’emporte
l’illusion est continue, pas comique
et personne ne voit le bateau contenu dans l’arbre

Vomitoire métropolitain

On choisit ses femmes comme des hôtels et ses maisons comme des chaussures
on croit qu’on sélectionne ses gestes
on dîne aux terrasses en rêvant de tsunamis

Mutualité des désespoirs

Les truites attendent la mouche distraite
entre deux pierres, entre deux eaux
nous, on presse le pas, on marche vite et on se casse la gueule
nez dans la sciure, sang répandu, SAMU perpétuel

Amertume du fruit
Boussoles irradiées

C’est une main géante qui s’amuse à froisser la ville.

Poème N° 114 [ Ecouter fichier MP3 ]

L’arbre essaie de pousser droit
la fleur de ne pas céder à l’aigre du vent
la mort des vieillards est programmée entre deux pulsions
avec ou sans agonie
il n’y a pas de marmite d’or aux pieds de l’arc-en-ciel
comme le ventre de la baleine est vide près des icebergs
l’illusion de Dieu se faufile au moindre printemps
ombre et lumière arbitrent un combat quotidien
la foudre tombe, remonte et retombe…

Le petit homme aux mains calleuses remmaille le monde
au ciel qui boite, il offre une canne de fortune
taillée droite au premier bois mort
il est capable d’ajouter des épines à la tulipe
d’inventer l’alcool de fraises et la vipère mammifère…
Sa patience est son mystère autant que son savoir.

Le petit homme joue, il sait que la roue de la fortune est faussée
et pourtant !
Il garde son ticket de vestiaire, la photo de celle qu’il aime sur le cœur
et vient réclamer sa place au banc des joueurs incorrigibles.


Poème N° 113 [ Ecouter fichier MP3 ]

                                                                                               Dédicace.
A tous ceux que la vérité dévisse
aux hommes qui chantent des contes
les pieds dans le fumier posent leurs lèvres sur le vent
mais aussi à la femme dans l’escalier
avec son esprit confus et sa fatigue
à l’homme de soie, à la fille de velours
comme à leurs enfants guetteurs de gazelles

A tous ceux qui rêvent
d’argent, de lumière surexposée, de vie au ralenti où l’esclave devient
l’amant
de collier de perles offert ou volé, de lin, de vin de palmes
aux insomniaques perdus dans une roseraie arabe
aux chinoises de cuir que le boulevard tolère
aux putes et à leurs clients aux bords des larmes
à ceux qui ne savent plus où le soleil se lève

A tous ceux qui mentent pour ne pas mourir
aux allumeuses d’étoiles un soir de vendange
à l’homme du silence qui vibre à se rompre
l’homme qui oscille entre désespoir et incrédulité
à son fils comme une balise égarée
à l’infirmier au comptoir ou au barman à l’hôpital

A tous, mon fraternel salut !

 

Poème N° 112 [Ecouter fichier MP3 ]

Je te vois, vieillard, qui remonte en cercles concentriques
de l’inhabité au monde bruyant de mes tropiques
je te vois prendre le temps, comme à la promenade sans but des soirs
d’été
tu montes, tu descends, une pensée te chasse, une autre t’absorbe
l’air te traverse et les voix t’indiffèrent.

Tu es assis, vieillard, le monde est ton fauteuil
en silence tu cherches de nouvelles couleurs, des rimes inédites
à ton involonté tu plies l’espace que la mort t’accorde
les arbres secs du chemin sont tes sentinelles
vieillard, tu te lèves, l’étang se ride d’une poussière.

Tu me regardes, jeune mort, de tes yeux de misère où le monde a
défilé ses images anodines
le torrent puis l’eau calmée, la course du chat, la balle dans le canon
l’accordéon du gamin, le mur écroulé, la poussière, l’or et l’argent
la femme qui guide ta main à son sexe humide
une musique dont tu suis la mesure de mémoire.

Vieillard entre ciel et terre
tu m’examines à compter les roseaux qu’ondule encore le vent.

Poème N° 111 [ Ecouter fichier MP3 ]

La frégate a la taille d’une table, l’équipage est découpé
dans du carton d’emballage, le second chuchote ses ordres à la cantonade
tandis que le Capitaine se meurt à la recherche de la route des Indes.
Le bois grince, immobile et résigné
les hommes donnent aux îles qu’ils n’abordent pas
des prénoms de femmes et les récifs excitent leurs conquêtes…

L’océan a le poids du pétrole, quelques feuilles mortes s’y prélassent
rien ne bouge
l’air se construit
vivre se gagne mètre après mètre.

Arrive l’heure de faire le point, de chercher le soleil
le vrai soleil qui n’existe que dans les rêves
quand la bruyère se confond avec le baobab et la caresse avec l’amour
mais personne à bord n’a jamais su faire le point
ni trouver le moment où nuit et jour divorcent.

La frégate dérive, fait des ronds autour de son destin
laissant dans son sillage ralenti quelques prénoms de femmes
comme autant d’escales manquées.

Poème N° 110

Ovale d’une pensée de l’aube à minuit

La main accorde le présent, approche le sécateur de la rose
ou glisse le chemisier des épaules blanches
rond d’un geste, la silhouette se réinvente
souvent dans le désordre des apparences

Il est trop tard, le corps est électrique
les pensées tournent à vide, s’enquillent aux gestes
alors qu’elles voudraient les prévenir
puisqu’il est dit que le vent précède et porte l’oiseau

Ovale d’une pensée décidée de l’aube à minuit
à percer le secret amoureux, la grâce de la fleur et celle du bouquet
rond d’un geste, cercle discontinu, abstrait
à la recherche d’un fragment inconnu ou de la plume d’un oiseau

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